La vie sexuelle des super-héros – Marco Mancassola

Edition Folio, 593 pages, 8,60€

À New York, au début du XXIème siècle, les super-héros sont fatigués : Superman, Batman et les autres ont raccroché les gants. Ils sont devenus des hommes et des femmes d’affaires à succès, des vedettes des médias et du spectacle.
Dès lors, qui peut bien vouloir les éliminer? Car après Robin, l’ancien amant de Batman, Mister Fantastic et Mystique reçoivent des lettres de menace et semblent visés dans leur vie sexuelle. Le détective Dennis De Villa mène l’enquête, tandis que son frère Bruce, journaliste, couvre les événements…

Roman jubilatoire mettant en scène nos fantasmes les plus fous, La vie sexuelle des super-héros est aussi le récit de la fin d’une civilisation, incarnée pendant des décennies par les États-Unis. Un monde qui est aussi le nôtre.

Ce roman m’est tombé dans les mains par hasard un jour de fin d’examen de l’année dernière. Après une journée de partiels, je souhaitais rentrer chez moi en train, train qui était encore une fois en retard. J’ai erré comme une âme en peine dans la gare, m’arrêtant un instant dans un de ces petits boui-boui qui vend un peu de tout pour égayer un peu le quotidien du voyageur lambda. Le titre m’a interpellé et la couverture promettait de l’ironie à la pelle, le prix n’était pas trop élevé, alors j’ai sauté le pas.

La première chose à savoir sur La vie sexuelle des super-héros c’est que le roman n’a pas grand-chose à voir avec un policier classique. On peut éventuellement le raccrocher de très loin au roman noir, mais là aussi c’est à manier avec des pincettes. Ma problématique avec ce roman c’est qu’aujourd’hui encore je suis incapable de savoir s’il m’a fait complètement craquer ou pas.

Le roman est découpé en plusieurs parties très inégales, tant par la longueur que par le traitement des personnages ou la qualité de l’écriture. Il laisse une bonne place à la description de la ville de New York, l’examinant dans tous ses états, tel un personnage à part entière qui ferait corps avec ses ternes habitants.

Les caractères sont traités d’une façon qui confine au pathétique. Chez Mancassola nos plus grandes légendes ont baissés les bras. Ce sont aujourd’hui des sexagénaires aux corps vieillis, s’accrochant avec aigreur à leur gloire passée à coup de lifting, de show télévisuels et de conquêtes sexuelles. La plupart des comics books laissent la place aux tourments intérieurs et aux interrogations de nos héros préférés (doutes de Batman, hésitations de Superman, passés traumatisants…) mais plus rarement à leurs préoccupations les plus triviales. A priori on ne voit ici rien de très sexy.

A propos de sexualité justement, il est temps d’entrer dans le vif du sujet puisque c’est aussi et surtout à cette question que se raccroche le livre. Chacune des scènes érotiques est traitée d’une façon spécifique qui peut mettre éventuellement mal à l’aise. On explore, aux côtés des personnages, de nombreux clichés en la matière. Bondage, sadomasochisme, fantasmes variés, l’auteur s’intéresse de près à ce qu’on a coutume d’appeler sexualité déviante. Pourtant, au-delà du « choc » que ce genre de scène peut provoquer sur le lecteur, c’est un autre fait qui m’a semblé flagrant : la solitude atroce, qui gangrène l’individu privé d’autrui. Cette carence affective transforme le super-héros en un être fragile, susceptible d’être soumis aux mêmes abymes émotionnel que le citoyen le plus banal. Nous voici en prise à des personnages immensément vulnérables, des proies faciles pour le médecin charlatan qui s’appropriera leurs solitudes et leurs peurs pour en faire un best-seller intitulé La vie sexuelle des super-héros…

Cette mise en abime est particulièrement intéressante car elle transforme le lecteur du roman de Marco Mancassola en personnage de l’œuvre. Nous voici, lecteurs avides, remis à notre place d’assoiffés du détail croustillant, de voyeur. Car on touche là du doigt un autre enjeu du roman : le voyeurisme. A de multiples égards ce roman m’a fait penser à American Beauty, tant les malaises que j’ai pu éprouver à la lecture m’ont semblé comparables à ceux ressentis lorsque j’ai vu le film. La violence du monde semble éloignée au regard des exploits des super-héros, mais derrière leur façade de respectabilité se tisse une spirale de désirs inavoués, de frustrations et de violences refoulées au point de mener à la mort.

Le style n’est pas forcément très bon – voir un peu mauvais – mais c’est un fait que je prends toujours avec précaution lorsqu’on touche à de la traduction. Le roman est assez long sur certaines parties. La première, qui concerne Mister Fantastic et comprend la moitié du livre, aurait gagné à être élaguée. Il est pourtant des romans auxquels on accroche pour pas grand-chose, pour une fulgurance qui nous convainc tout à coup qu’on tient le bon bout. Pour moi, en ce qui concerne ce livre, c’est la fin de la première partie. La mort absolument magnifique du personnage suinte d’un désespoir doux-amer très puissant qui a justifié à mes yeux la lecture entière. Malgré la quasi répulsion que m’ont inspiré certains passages, je dois reconnaître que l’œuvre a exercé sur moi une fascination étrange, peut être celle d’un voyeur, peut être celle des millions de lecteurs qui ont acheté La vie sexuelle des super-héros, consacrant le curieux documentaire du docteur au rang de plus grand succès commercial de cette dystopie.

Entre fond noir et révélations salaces nous assistons dans La vie sexuelle des super-héros au début de la fin, à la curée, à l’issue d’une époque d’adulation de modèles tombant enfin de leur piédestal. Et tout cela dans un esprit assez Watchmen. Les personnages semblent en effet être les tristes successeurs du Docteur Manhattan, déconnectés de la réalité du monde et éprouvant des difficultés démesurées à se lier à un autre être humain. Derrière ce titre aguicheur et canaille ce n’est pas une lecture frivole qui s’impose au lecteur mais un douloureux miroir : celui de notre société, nous.

Pour lire un extrait de quelques pages, rendez-vous sur le site de Folio qui propose de les télécharger ou de les consulter en ligne.

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6 commentaires sur « La vie sexuelle des super-héros – Marco Mancassola »

  1. Ah et bien moi, mon avis est clair : j’ai a-do-ré !

    Contrairement à toi, j’ai d’ailleurs trouvé la plume de Marco (et donc la traduction) très réussie, très sensible et poétique.

    Quant à la longueur de la première partie, c’est tout simplement un clin d’œil volontaire à Mister Fantastic, l’homme élastique ;).

    Je te rejoins sur la fascination étrange de l’ouvrage par contre car comme toi il m’a à la fois mise mal à l’aise (plus par contre pour son reflet désillusionné des EU et plus largement de la société que pour les scènes de sexe qui ne m’ont pas gênée).

    Bonne critique en tout cas, même si nous ne sommes pas d’accord sur tout ;).

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    1. Enchantée de faire ta « rencontre », je n’ai lu les critiques du roman qu’après avoir rédigé la mienne pour ne pas me laisser influencer et j’ai été contente de trouver quelques personnes à avoir apprécié le livre comme toi car j’ai vu plus de critiques négatives que positives sur le roman!

      Ce ne sont pas les scènes de sexe qui m’ont dérangé, mais je comprends qu’elles puissent étonner un public non averti. C’est plus leur symbolique qui m’a laissé songeuse. Je vais dans ton sens sur le reflet désillusionné des US, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai fait le lien avec American Beauty qui m’avait laissé le même goût en bouche.

      Je trouve que la sexualité du roman se mêle très bien à la thématique abordée, ces relations sexuelles « hors normes » ont un côté assez subversif quand on les mets au regard du message du livre. Il est probable que sans les fulgurances de l’auteur, que j’ai trouvé assez juste dans ces scènes là, l’intérêt du roman m’aurait semblé plus limité. J’ai apprécié le côté très assumé du parti pris.

      Merci d’avoir pris la peine de me lire en tout cas, je débute en matière de blogerie littéraire et je ne sais pas toujours si je prends les choses par le bon bout ;-)

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      1. Mais de rien ! C’est un vrai plaisir de tomber sur ton blog qui est, non seulement agréable pour les yeux mais aussi pour la tête. Je débute également en matière de blogerie littéraire (mon blog a ouvert en janvier) mais, à mon humble avis en tout cas, tes billets sont vraiment bien, très complets et argumentés.

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        1. Quand on voit ton blog on a du mal à croire que tu n’as débuté qu’en janvier, il est si fonctionnel! C’est vraiment facile de naviguer dessus sans se perdre. Ton système de notation est hyper clair et les informations importantes sont directement mises en avant. Sur quoi te bases tu du coup pour noter, si ce n’est pas trop indiscret ? J’ai du mal à me sentir à l’aise avec la notation des livres, du coup je m’en passe. Le système Goodreads ne me déplaît pas mais je me suis toujours demandée s’il était nécessaire de noter le livre chroniqué, si cela manquait à la personne qui vient chercher l’info.

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          1. Merci !

            À vrai dire, je note plus pour faire plaisir aux visiteurs car je sais que j’écris des pavés que tout le monde n’a pas forcément envie de lire (ne serait-ce que par manque de temps) et ça permet de donner un sentiment à vif. Après, moi en tant que lectrice, je ne pourrais jamais m’en contenter. Il faut toujours que je lise ce qu’en dit la personne mais sur le mien, je m’adapte à la majorité ^^.

            Et alors sur quels critères je me base… Tout simplement mon ressenti ! Je n’ai pas de système de points de type « 1 point pour ça, – 2 pour ci », je fonctionne vraiment à l’affect mais à l’affect éclairé (enfin j’espère) c’est-à-dire que je recense points forts et points faibles (que je développe ensuite dans ma critique) et que la moyenne des deux m’aident à visualiser une appréciation générale de laquelle je tire la note. J’ai crée des espèces de paliers sur lesquels je me repose en gros. Par exemple, si la lecture était ennuyeuse et insupportable pour X raisons, je mets automatiquement moins de la moyenne (mais s’il y avait des points intéressants, hop, je vais opter pour un 4 plutôt qu’un 2). Si j’ai aimé une lecture mais qu’elle ne m’a pas transportée, je mets 6 ou 7. Au-dessus, c’est que c’était d’excellente qualité. Passé la barre des 8/9, j’ai eu la sensation de lire un chef d’œuvre.

            Voilà, en espérant avoir répondu à ta question :).

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            1. Oui, je te remercie! Au final ton système de notations correspond bien à celui de Goodreads sur plusieurs points puisqu’il tient au sentiment personnel. Je vais réfléchir à instaurer moi aussi ce genre de choses, comme Sylphe – une amie – le fait sur son blog. C’est en tout cas un bon indicateur de ce que contient une chronique! :-)

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